"Nous avons eu l'envie de rejouer, de refaire.
Nous avons joué à Mai 68.
Nous avons concentré notre attention sur le devenir pavé de l'homme dans la révolte civile : le pavé comme arme de libération, la main tenant le pavé, le geste du lancer.
Le sujet est dans la solitude. Son geste est figé, suspendu dans le temps et l'espace, en attente d'une décision. L'inertie des forces en action traduit un sentiment de malaise : à notre sens, celui qu'éprouve l'Être dans la société contemporaine."

Un homme se tient debout dans une friche. Il a le dos tourné à l'appareil photographique, il regarde au loin des bâtiments d'habitation. Son bras droit est légèrement décollé de son corps, armé d'un pavé.
Pour réaliser ce travail, nous nous sommes inspirés d'une photographie prise en mai 68, où l'on voit une femme de dos dans la rue, lancer un pavé sur un peloton de CRS que l'on devine au loin dans un nuage de fumée de bombe lacrymogène. Cette image était notre point d'appui. Nous n'avons pas refait l'image à l'identique, cela n'aurait pas eu beaucoup de sens. Disons, que nous nous sommes mis dans la situation qu'elle proposait. Nous nous sommes engagés dans sa fiction pour en mesurer l'expérience. La photographie que nous avons prise est le résultat de cette mise en situation fictionnelle.
La photographie de mai 68 témoigne d'une action sur le monde. Sa représentation montre le mouvement de l'action politique : on y voit clairement le lancé du pavé sur la force armée. Dans ce sens, c'est une photographie documentaire. Elle témoigne. Elle nous informe de l'événement de la manifestation, nous permettant de dire : ça c'est réellement passé et ça c'est passé comme ça.
A contrario, la représentation dans notre photographie n'informe pas. Rien qui puisse répondre à : ça c'est passé comme çà. Rien non plus qui puisse répondre à ça c'est réellement passé. Les signes d'une action politique sur le monde sont représentés : un bras armé d'un pavé, une zone en friche évoquant la révolte bouillonnante, des bâtiments d'habitation incarnant la société et pouvant Être désignés comme l'ennemi. Mais rien ne se passe. Aucun événement n'a lieu. Les forces en présence sont figées. Au point mort. En position d'inertie.
Ce point d'inertie permet à la représentation de s'épanouir au-delà du documentaire. Plus qu'une action politique précise et déterminée dans le temps et l'espace, l'image représente l'idée de l'action politique. La représentation ouvre alors les champs d'interprétations. C'est au regardeur d'imaginer la réalité manquante à la fiction politique que nous proposons.
Plus qu'un document donc, cette photographie est un manifeste entre nous, les artistes, et le regardeur. Le titre de l'œuvre, Sad days at the door, nobody is knocking, peut se traduire en français par : tristes jours, personne ne frappe à la porte. Ce qui signifie : la révolution n'est pas en marche. Mais en même et pour plagier Joseph Beuys, l'image nous dit également : la révolution c'est nous, nous sommes la révolution.
(extrait d'une intervention donnée à l'Iselp (Bruxelles) en octobre 2007 lors de la présentation de la carte postale Sad days at the door nobody is knocking, éditée par les editions la trame)
deux photographies d'exposition : galerie Interface, Dijon, 2008 et Librairie Saint-Hubert, Bruxelles, 2009 (photographie d'exposition : anne lefevre)